Bab el-Mandeb : le Yémen rouvre la bataille des détroits

Par Zoé Marquand

il y a 20 heures


Des cargos franchissent Bab el-Mandeb au lever du jour entre les côtes du Yémen et de Djibouti, sur une mer calme au cœur d’un corridor stratégique.
Des cargos franchissent Bab el-Mandeb entre le Yémen et la Corne de l’Afrique, passage stratégique entre océan Indien et mer Rouge. Nezna/généré par IA
En bref
  • Le gouvernement yéménite affirme avoir repris Dhubab et obtenu un contrôle effectif de Bab el-Mandeb, mais les Houthis contestent cette version et des combats se poursuivent.
  • L'EIA mesure un basculement majeur des flux : Hormuz est passé de 21,6 à 4,9 millions de barils par jour entre le T4 2025 et le T2 2026, tandis que Bab el-Mandeb est passé de 5,4 à 8,1 millions.
  • Le trafic commercial restait soutenu avant l'offensive : Lloyd's List Intelligence comptait 290 transits du 21 au 27 septembre, contre 264 la semaine précédente.
  • Contourner un détroit réduit une dépendance, mais peut déplacer le risque vers un autre goulet.

Le 5 octobre, les forces du gouvernement yéménite reconnu internationalement, appuyées par l'Arabie saoudite, ont lancé une contre-offensive sur la côte de la mer Rouge et affirmé avoir repris le district de Dhubab, à proximité immédiate de Bab el-Mandeb. Le ministre yéménite de l'Information, Moammar al-Eryani, a déclaré à Reuters que les forces gouvernementales avaient obtenu un « contrôle effectif » du passage.

Cette formulation ne vaut pas confirmation indépendante. Reuters rapporte que des combats se poursuivaient près d'une base militaire et que les Houthis niaient toute avancée gouvernementale. Xinhua rapporte également les deux versions, tandis qu'Al Jazeera précise que les revendications du champ de bataille ne peuvent pas être vérifiées indépendamment.

Un détroit court, une portée mondiale

Bab el-Mandeb relie le golfe d'Aden à la mer Rouge, puis au canal de Suez et à la Méditerranée. Sa géographie concentre sur quelques dizaines de kilomètres des flux reliant l'Asie, le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Europe. AP reprend l'estimation souvent citée selon laquelle environ 12 % du commerce mondial emprunte ce corridor.

Le chiffre le plus éclairant vient de l'Energy Information Administration américaine. Au deuxième trimestre 2026, l'EIA estime que 8,1 millions de barils par jour de pétrole brut, condensats et produits pétroliers ont franchi Bab el-Mandeb, contre 5,6 millions au premier trimestre et 5,4 millions au quatrième trimestre 2025.

Dans le même temps, les flux passant par Ormuz ont suivi la trajectoire inverse : 21,6 millions de barils par jour au quatrième trimestre 2025, 14,9 millions au premier trimestre 2026, puis 4,9 millions au deuxième trimestre. Ces séries ne prouvent pas qu'un baril évitant Ormuz passe par Bab el-Mandeb, mais elles illustrent le déplacement géographique des contraintes pesant sur les exportations du Golfe.

Une bataille terrestre ne sécurise pas automatiquement la mer

La prise de Dhubab, si elle est consolidée, réduirait la présence houthie au contact immédiat du détroit. Elle ne suffirait pas à neutraliser la menace maritime : Reuters souligne que les Houthis conservent des capacités de drones et de missiles utilisables depuis des positions plus éloignées.

AP rapporte que, selon la coalition, plus de 100 avions de combat ont été engagés en soutien aux forces gouvernementales. Son porte-parole affirme que la coalition a assuré une « protection aérienne » du détroit et détruit des centaines de cibles houthies. AP précise que ces éléments ne pouvaient pas être vérifiés indépendamment au moment de la publication.

Le front reste mouvant. Reuters fait état d'avancées houthies autour de Taiz au moment même où les forces gouvernementales progressent sur la côte. Une source gouvernementale contestait aussi l'idée qu'une route de montagne vers Taiz ait été totalement coupée. La carte militaire change plus vite que les certitudes.

Carte analytique reliant Hormuz, les oléoducs saoudiens, Bab el-Mandeb, la mer Rouge et Suez, avec flux énergétiques et routes maritimes.
Hormuz, les oléoducs saoudiens, Bab el-Mandeb et Suez forment une chaîne logistique où contourner un goulet peut accroître la dépendance au suivant. Nezna/généré par IA

Le paradoxe d'Ormuz : la résilience déplace la dépendance

Le regain de tension au Yémen intervient alors que les exportateurs du Golfe ont déjà réorganisé leurs flux autour d'Ormuz. Reuters, à partir de données Kpler et Vortexa, indique que les exportations de brut et condensats du Moyen-Orient ont retrouvé une moyenne mobile sur sept jours de 18,3 millions de barils par jour au 30 septembre, proche des niveaux d'avant-guerre. Elles les ont dépassés pendant 14 jours de septembre.

Cette résilience repose sur une logistique plus complexe : utilisation des deux façades saoudiennes, transferts de navire à navire et infrastructures terrestres. L'oléoduc Est-Ouest saoudien permet d'acheminer du brut vers Yanbu, sur la mer Rouge, réduisant la dépendance directe à Ormuz. Mais une cargaison expédiée depuis Yanbu vers l'Asie doit ensuite franchir Bab el-Mandeb.

La géographie ne disparaît pas lorsque la logistique s'adapte : elle change de point de pression. Contourner Ormuz peut préserver les volumes exportés tout en accroissant la dépendance à la mer Rouge et à Bab el-Mandeb.

Le trafic restait actif avant l'offensive

Le risque militaire ne s'applique pas à un corridor vide. Lloyd's List Intelligence comptait 290 passages à Bab el-Mandeb entre le 21 et le 27 septembre, contre 264 la semaine précédente. Sa moyenne sur quatre semaines atteignait 280 transits hebdomadaires.

Ces données précèdent l'offensive du 5 octobre et ne permettent donc pas d'en mesurer l'effet immédiat. Elles montrent néanmoins que les armateurs utilisaient encore activement le corridor. Les indicateurs à surveiller sont désormais les passages, les primes d'assurance et les détours par le cap de Bonne-Espérance.

Ce que révèlent les traitements médiatiques

Reuters privilégie le recoupement militaire : revendication gouvernementale, démenti houthi, combats persistants et capacités de frappe à distance. AP insiste davantage sur l'ampleur de l'appui saoudien ; Al Jazeera souligne l'absence de vérification indépendante.

Xinhua présente successivement les versions gouvernementale et houthie, tandis que Folha de S.Paulo replace davantage l'offensive dans la confrontation autour d'Ormuz et des infrastructures énergétiques saoudiennes. Les différences portent donc surtout sur l'angle : bataille terrestre, sécurité maritime, intervention saoudienne ou logistique énergétique.

Les conflits d'intérêts les plus nets concernent les sources primaires. Le gouvernement yéménite et la coalition saoudienne ont intérêt à présenter l'opération comme une reconquête décisive ; les Houthis ont l'intérêt inverse. Aucune des grandes agences consultées n'établit indépendamment un contrôle durable du détroit.

Un risque commercial avant d'être une fermeture

Un détroit peut rester ouvert tout en devenant plus coûteux : primes d'assurance plus élevées, passages réduits et détours plus longs suffisent à renchérir la route.

L'ONU soulignait le 2 octobre que l'instabilité autour de Bab el-Mandeb pouvait renchérir les prix alimentaires et aggraver l'insécurité alimentaire bien au-delà du Yémen. Le Programme alimentaire mondial signalait que 3 700 Yéménites avaient fui vers Djibouti depuis la dernière intensification des combats. Reuters rapportait le 5 octobre, en citant l'Organisation internationale pour les migrations, environ 184 000 déplacés depuis la reprise de la guerre.

La bataille ne permet pas encore de savoir qui contrôlera durablement le passage. Elle montre en revanche une évolution plus structurelle : à mesure que producteurs et transporteurs réduisent leur dépendance à Ormuz, la mer Rouge gagne en importance stratégique. Les routes alternatives ne suppriment pas les goulets ; elles choisissent celui dont elles dépendent.

FAQ

Le gouvernement yéménite contrôle-t-il désormais Bab el-Mandeb ?

Il affirme disposer d'un contrôle effectif après son avancée à Dhubab, mais cette situation n'est pas confirmée indépendamment. Des combats se poursuivent et les Houthis contestent les gains annoncés.

Pourquoi Bab el-Mandeb est-il devenu encore plus important en 2026 ?

Les perturbations autour d'Ormuz ont poussé les producteurs à utiliser davantage des routes alternatives. L'EIA estime que les flux pétroliers par Bab el-Mandeb sont passés de 5,4 millions de barils par jour au T4 2025 à 8,1 millions au T2 2026.

Une prise de Dhubab suffirait-elle à sécuriser le trafic maritime ?

Non. Elle pourrait réduire la présence houthie au contact immédiat du détroit, mais des drones et missiles peuvent être lancés depuis des positions plus éloignées. Les décisions des armateurs dépendront aussi des assurances et de l'évolution des combats.