Commerce UE-Chine : l’énergie, verrou européen
Par Zoé Marquand
il y a un mois
- L’UE négocie avec Pékin tout en tentant de reconstruire des capacités européennes dans les matières critiques, l’acier, les technologies propres et l’e-commerce.
- Selon l’AIE, l’indicateur de prix de l’électricité pour les industries électro-intensives de l’UE est resté en 2025 plus de deux fois supérieur au niveau américain.
- La sortie du gaz russe a réduit l’exposition à Moscou, mais déplacé la dépendance vers le GNL mondial, notamment américain.
- Le cas français illustre un paradoxe : une production largement nucléaire reste partiellement exposée à un marché européen souvent influencé par le gaz.
Le différend commercial entre l’Union européenne et la Chine ne se résume plus à un déséquilibre comptable. Il pose une question plus matérielle : l’Europe peut-elle redevenir industrielle avec une énergie plus chère que celle de ses concurrents, des matières critiques encore importées et des règles de marché pensées pour un environnement plus stable et moins géopolitisé ?
Le 29 juin 2026, à Bruxelles, le commissaire européen au commerce Maroš Šefčovič a rencontré le ministre chinois du commerce Wang Wentao. Selon Reuters, l’UE veut obtenir des résultats tangibles d’ici octobre dans des consultations portant sur le rééquilibrage commercial, les contrôles à l’exportation, la propriété intellectuelle et la réforme de l’Organisation mondiale du commerce. La Commission européenne a aussi publié une déclaration commune confirmant l’objectif de renforcer le dialogue ministériel dans le cadre des consultations commerciales et d’investissement.
Le chiffre qui domine le dossier reste considérable : le surplus commercial chinois avec l’UE a atteint environ 360,6 milliards d’euros en 2025, en hausse d’environ 15 % par rapport à 2024, puis encore de 10 % sur les quatre premiers mois de 2026, selon Reuters. Ce déficit ne prouve pas, à lui seul, une dépendance stratégique : il peut refléter des choix de consommation, des chaînes de valeur intégrées ou des écarts de compétitivité. Mais lorsqu’il touche des secteurs critiques — batteries, acier, composants, aimants, terres rares, plateformes d’e-commerce — il devient un fait politique.
Un même dossier, plusieurs récits
Reuters traite la séquence comme une négociation à calendrier serré : déficit, groupes de travail, terres rares, échéance d’octobre. The Guardian insiste sur l’expression “China Shock 2.0”, utilisée pour décrire une nouvelle pression chinoise sur les industries européennes. Le Monde observe une Europe qui durcit ses instruments, mais lentement. Al Jazeera replace le sujet dans la crainte d’une désindustrialisation plus générale. Les sources chinoises, notamment le ministère chinois du Commerce, People’s Daily et Global Times, privilégient les termes de stabilité, consultation, accès au marché et fluidité des chaînes industrielles.
Le contraste lexical suffit presque à résumer le différend : déficit, défense et surcapacités côté européen ; stabilité, dialogue et protectionnisme côté chinois. Bruxelles veut réduire une vulnérabilité devenue visible ; Pékin veut éviter que ses excédents soient convertis en accusation systémique.
Les alternatives européennes existent, mais restent lentes
L’UE ne se contente pas de négocier avec Pékin. Elle tente aussi de construire des alternatives. Le Critical Raw Materials Act fixe pour 2030 trois objectifs de référence : au moins 10 % de la consommation annuelle européenne issue de l’extraction dans l’UE, 40 % du traitement réalisé en Europe et 25 % provenant du recyclage. En mars 2025, la Commission a sélectionné 47 projets stratégiques dans 13 États membres, couvrant notamment lithium, nickel, cobalt, graphite, manganèse, terres rares, extraction, traitement et recyclage.
Le Clean Industrial Deal, présenté en février 2025, prolonge cette logique : soutenir les technologies propres, protéger les industries électro-intensives et mobiliser des financements. Reuters a rapporté que la Commission voulait mobiliser environ 100 milliards d’euros pour les technologies propres fabriquées en Europe. L’intention est claire ; l’exécution l’est moins : permis rapides, réseaux renforcés, capital patient, demande garantie et énergie compétitive.
C’est le point décisif face à la Chine. Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’indicateur de prix de l’électricité pour les industries électro-intensives de l’UE est resté, en 2025, plus de deux fois supérieur au niveau américain et près de 50 % au-dessus de celui observé en Chine. Cet écart ne résume pas toute la compétitivité industrielle, mais il pèse directement sur l’acier, la chimie, l’aluminium, les batteries, l’hydrogène et les équipements bas carbone. Taxer des importations chinoises peut protéger un marché ; cela ne rend pas automatiquement une usine européenne rentable.
La Russie, ou le déplacement de la dépendance
La rupture énergétique avec la Russie est souvent présentée à Bruxelles comme un gain de sécurité. La formule mérite d’être précisée. Selon la Commission européenne, la part russe dans les importations de gaz de l’UE est passée d’environ 45 % avant la guerre à 12 % en 2025. Les importations de pétrole russe ont aussi fortement diminué, et l’UE prévoit de mettre fin aux importations de gaz russe d’ici 2027. Politiquement, l’Union a donc réduit son exposition à Moscou.
Mais elle n’a pas supprimé la dépendance énergétique ; elle en a changé la géographie. Selon ACER, l’UE a importé un record de 146 milliards de mètres cubes de GNL en 2025, dont 58 % fournis par les États-Unis. Ce basculement offre plus de flexibilité qu’un gazoduc, mais expose davantage l’Europe aux prix mondiaux du GNL, aux arbitrages asiatiques et aux cycles politiques de Washington.
La Russie comportait ses propres risques stratégiques, devenus évidents après 2022. Mais l’histoire énergétique européenne impose une nuance : l’URSS puis la Russie ont longtemps été perçues en Europe de l’Ouest comme des fournisseurs contractuellement fiables, y compris pendant la guerre froide. Cette lecture n’était pas partagée partout. Les crises de transit russo-ukrainiennes de 2006 et 2009 avaient déjà fissuré cette confiance en Europe centrale et orientale, avant que la guerre de 2022 ne rende la dépendance politiquement indéfendable au niveau de l’UE.
Nord Stream 2 résume ce retournement. Gazprom était l’actionnaire unique du projet, mais cinq entreprises européennes — Engie, OMV, Shell, Uniper et Wintershall — s’étaient engagées en 2017 à financer 50 % d’un gazoduc estimé à 9,5 milliards d’euros. Engie, côté français, devait apporter jusqu’à 950 millions d’euros. Présenté par ses promoteurs comme une infrastructure de sécurité d’approvisionnement, le projet est devenu après 2022 le symbole inverse : une dépendance impossible à assumer politiquement.
Le paradoxe français du prix marginal
Le cas français rend la contradiction plus visible. La France produit une large part de son électricité grâce au nucléaire. RTE a indiqué que la production bas carbone française, nucléaire et renouvelable, a atteint 521,1 TWh en 2025, soit 95,2 % de l’électricité produite en France métropolitaine. Pourtant, les marchés de gros européens restent largement fondés sur un mécanisme marginal : à court terme, le prix est souvent fixé par la dernière centrale nécessaire pour satisfaire la demande, fréquemment une centrale à gaz lorsque le système est tendu.
Le mécanisme a une logique : appeler les moyens de production par ordre de coût, fluidifier les échanges transfrontaliers et signaler la rareté. Les factures finales dépendent aussi des contrats, taxes, réseaux, dispositifs nationaux et couvertures. Mais lorsque le gaz fixe régulièrement le prix marginal, il influence les anticipations, les contrats et une partie des coûts industriels.
La réforme européenne du marché de l’électricité adoptée en 2024 n’a pas supprimé ce système. Elle a ajouté des amortisseurs : contrats de long terme, contrats pour différence, meilleure protection des consommateurs et soutien aux investissements bas carbone. C’est une correction, pas une rupture. Pour les industriels français, un avantage nucléaire national peut donc être partiellement dilué dans un marché continental où l’énergie la plus chère appelée à la marge pèse sur le signal de prix.
Mesures défensives et limites matérielles
Depuis le 1er juillet 2026, l’UE applique aussi des mesures plus concrètes : un droit temporaire de 3 euros sur les petits colis importés hors UE, notamment via l’e-commerce, et un durcissement des règles sur l’acier. AP News rapporte que 5,9 milliards de petits colis sont entrés dans l’UE en 2025, contre environ 1,4 milliard en 2022. Le même média attribue à la Commission l’estimation selon laquelle les entreprises chinoises dominent très largement ce segment. Sur l’acier, les nouveaux quotas européens limitent les volumes sans droits et imposent un tarif de 50 % au-delà du quota sur 26 catégories.
Ces instruments répondent à des problèmes réels, mais ils ne remplacent pas une politique de production. Un droit sur les colis peut réduire un avantage douanier ; il ne reconstitue pas une base manufacturière. Des quotas sur l’acier peuvent ralentir certains flux ; ils ne compensent pas automatiquement le prix de l’électricité, les écarts d’échelle, les surcapacités mondiales ou la lenteur des investissements. Les projets de matières critiques peuvent sécuriser des chaînes ; ils ne seront utiles que s’ils deviennent acceptés localement, financés et opérationnels dans des délais compatibles avec la compétition chinoise.
Le paradoxe européen tient donc à un arbitrage encore instable : vouloir moins dépendre de la Chine et de la Russie, tout en important davantage de GNL mondial et en conservant des règles de prix qui peuvent diluer certains avantages nationaux, comme le nucléaire français.
Il serait excessif de réduire cette situation à une incohérence idéologique ; il le serait tout autant d’y voir une stratégie pleinement maîtrisée. L’Europe arbitre entre dépendances, chacune avec son coût, son récit et son risque. Face à la Chine, la question n’est donc pas seulement de réduire un déficit. Elle est de savoir si l’UE peut reconstruire les conditions matérielles de la puissance industrielle : énergie compétitive, matières critiques sécurisées, investissements rapides, marchés profonds et procédures capables de suivre le rythme des crises industrielles et géopolitiques.
FAQ
L’UE construit-elle vraiment des alternatives à la Chine ?
Oui. Le Critical Raw Materials Act, les 47 projets stratégiques européens et le Clean Industrial Deal visent à renforcer extraction, traitement, recyclage, technologies propres et production locale. Leur effet dépendra toutefois des permis, du financement, de l’énergie et des délais industriels.
La sortie du gaz russe rend-elle l’Europe indépendante ?
Non. Elle réduit l’exposition politique à Moscou, mais augmente l’exposition au GNL mondial, notamment américain. L’Europe gagne en diversification relative, pas en autonomie complète.
Pourquoi la France ne bénéficie-t-elle pas pleinement de son nucléaire ?
Parce que le marché européen de gros repose encore largement sur le prix marginal. Les prix finaux dépendent aussi des contrats et taxes, mais lorsque le gaz fixe le prix marginal, il influence une partie des coûts industriels.
Sources
- Reuters - EU trade chief wants results on trade talks with China by October
- European Commission - Joint press statement by Commissioner Šefčovič and Minister Wang Wentao
- MOFCOM - Remarks on the European Commission’s trade-related measures and China-EU consultations
- The Guardian - EU sets up three months of talks with China
- Le Monde - Europe tries to strengthen its defenses against Chinese competition
- Al Jazeera - EU gets tough on China
- People's Daily / Global Times - China-EU consultation mechanism
- European Commission - Critical Raw Materials Act
- European Commission - Selected strategic projects under the CRMA
- European Commission - Clean Industrial Deal
- Reuters - European Commission proposes mobilising €100 billion for EU-made clean tech
- International Energy Agency - Electricity 2026: prices
- European Commission - REPowerEU phase-out of Russian energy imports
- ACER - EU LNG imports hit record high in 2025
- Engie - Nord Stream 2 financing agreements
- European Commission - Electricity market design
- RTE - France electricity generation 2025
- AP News - EU steel and e-commerce rules