Crédit privé : demandes en baisse, files persistantes
Par Léo Piquemal
il y a une heure
- Les demandes de rachat reculent au troisième trimestre chez plusieurs grands fonds non cotés, mais restent souvent deux à trois fois supérieures au plafond trimestriel de 5 %.
- Chez Blackstone, environ 10 % des actions ont fait l'objet de demandes, alors que les sorties nettes n'ont représenté qu'environ 3 % de la valeur liquidative : demandes et retraits effectifs ne doivent pas être confondus.
- Chez Ares, les nouvelles demandes nettes représentent environ 3 % de la valeur liquidative, en baisse d'environ 60 % par rapport au deuxième trimestre selon le fonds.
- La BCE et le FMI jugent le risque systémique direct encore contenu, tout en surveillant le décalage entre actifs illiquides et possibilités de sortie périodiques.
Le crédit privé donne depuis quelques semaines un signal d'apaisement, mais deux chiffres doivent être distingués : les demandes de rachat et les sorties réellement exécutées. Plusieurs grands véhicules américains destinés notamment à une clientèle fortunée ont reçu moins de demandes au troisième trimestre 2026 qu'au trimestre précédent. Ces demandes restent toutefois largement supérieures aux plafonds contractuels de rachat. Le reflux observé ne signifie donc ni que les investisseurs ont récupéré tout le capital demandé, ni que la tension de liquidité a disparu.
Le contraste chez Blackstone résume le mécanisme. Son Blackstone Private Credit Fund a reçu des demandes portant sur environ 10 % des actions au troisième trimestre, mais les sorties nettes ont représenté environ 3 % de la valeur liquidative. Une partie des demandes correspondait à des ordres non exécutés au trimestre précédent puis resoumis, tandis que de nouvelles souscriptions ont compensé une partie des rachats. Une demande de sortie ne correspond donc pas à un flux de cash équivalent.
Ces fonds financent directement des entreprises à travers des prêts peu négociés sur un marché secondaire. Certains véhicules proposent en parallèle des fenêtres de rachat trimestrielles, généralement plafonnées autour de 5 %. Lorsque les demandes dépassent ce seuil, la partie non satisfaite peut être resoumise plus tard. La vitesse de résorption de cette file d'attente devient alors aussi importante que le taux brut de demandes.
Ares et Apollo : moins de nouvelles demandes
Chez Ares Strategic Income Fund, doté de 22,7 milliards de dollars d'actifs, les demandes ont porté sur 13,1 % des actions en circulation au troisième trimestre, contre 14,4 % au trimestre précédent. Le fonds prévoit de racheter jusqu'à 5 % des actions. Dans son dépôt auprès de la SEC du 24 septembre, Ares précise que les nouvelles demandes nettes représentent environ 3 % de la valeur liquidative et qu'elles ont reculé d'environ 60 % par rapport au deuxième trimestre et de 70 % par rapport au premier.
Cette précision change la lecture du chiffre de 13,1 %. Les demandes non exécutées ne sont pas automatiquement reportées : les investisseurs doivent les resoumettre. Ares indique ainsi qu'une grande partie des demandes du troisième trimestre provient de demandeurs déjà présents lors des fenêtres précédentes. Selon l'illustration fournie par le fonds, un investisseur ayant demandé une sortie au premier trimestre puis resoumis les montants non servis aurait récupéré près de 80 % du capital initialement demandé après le cycle du troisième trimestre. Cette estimation provient d'Ares et dépend de la situation de chaque investisseur.
Chez Apollo Debt Solutions BDC, fonds de 25,9 milliards de dollars, les demandes sont passées de 16,8 % à environ 14,7 % des actions. Apollo rachètera 5 %. Le gestionnaire indique que la majorité des demandes provient elle aussi d'investisseurs resoumettant des ordres antérieurs. Après les paiements du troisième trimestre, Apollo estime que les investisseurs ayant demandé de la liquidité en 2026 auront reçu environ 75 % du capital sollicité. Les sorties nettes attendues pour le trimestre sont d'environ 500 millions de dollars, soit 3 % de la valeur liquidative, après environ 200 millions de dollars de nouvelles souscriptions.
BlackRock et Morgan Stanley montrent la même dynamique
Le mouvement apparaît également chez BlackRock et Morgan Stanley. HPS Corporate Lending Fund, qui gère 23,1 milliards de dollars, a reçu des demandes portant sur environ 11,5 % des actions au troisième trimestre, contre 13,3 % précédemment, avec un plafond de rachat de 5 %. Chez Morgan Stanley, North Haven Private Income Fund a enregistré 11,4 % de demandes, contre 11,6 %. Près des deux tiers provenaient d'investisseurs qui n'avaient pas pu sortir intégralement lors des deux offres précédentes. D'autres véhicules de BlackRock ont subi des tensions plus faibles, avec 4,58 % de demandes pour BlackRock Private Credit Fund et 1,9 % pour HPS Corporate Capital Solutions Fund.
Ces exemples convergent : les nouvelles demandes semblent diminuer, tandis que les requêtes anciennes resoumises maintiennent les taux bruts à un niveau élevé. Le Financial Times décrit un apaisement des turbulences sans conclure à une normalisation complète. Il n'existe pas aujourd'hui de mesure publique consolidée permettant de distinguer, pour l'ensemble du marché, les nouveaux investisseurs souhaitant sortir des reliquats resoumis d'une fenêtre à l'autre.
Le problème tient au décalage de liquidité
Les véhicules concernés détiennent principalement des prêts directement originés, généralement conservés pendant plusieurs années et peu échangés. Vendre rapidement une quantité importante de ces actifs peut nécessiter une décote. Les plafonds de rachat réduisent donc le risque de ventes forcées. En contrepartie, l'investisseur qui souhaite sortir peut devoir attendre plusieurs trimestres.
Le cas Ares illustre à la fois les ressources disponibles et les limites de l'information. Le fonds déclare plus de 4 milliards de dollars de capacité non tirée sur ses lignes de crédit engagées, en plus d'autres sources de liquidité. Ce chiffre provient directement d'Ares : il renseigne sur les moyens de financement du véhicule, mais ne mesure pas indépendamment la valeur que l'ensemble de ses prêts pourrait atteindre en cas de ventes sous contrainte.
Les valorisations différencient davantage les emprunteurs
La question de liquidité se combine à celle de la qualité du crédit. Une analyse Reuters de dépôts réglementaires de 44 business development companies américaines montre qu'au 30 juin leurs investissements valaient collectivement 92,88 milliards de dollars en juste valeur, contre 95,19 milliards de dollars au coût déclaré ou amorti. Fin 2025, l'écart était plus faible : 95,82 milliards de juste valeur pour 96,54 milliards de coût.
Les décotes du deuxième trimestre étaient concentrées sur un nombre limité d'emprunteurs, notamment certains éditeurs de logiciels et sociétés de services endettés confrontés aux changements induits par l'intelligence artificielle. Ces chiffres ne montrent donc pas une détérioration uniforme du crédit privé, mais une dispersion plus forte entre emprunteurs et secteurs.
La BCE et le FMI ne décrivent pas un risque systémique immédiat
La Banque centrale européenne estime dans sa revue de stabilité financière de mai que les expositions directes des institutions financières de la zone euro au crédit privé restent limitées. Elle juge donc peu probable, à ce stade, que le crédit privé soit à lui seul une source d'instabilité systémique dans la zone euro. Elle avertit toutefois que des pertes pourraient se transmettre aux assureurs et fonds de pension si un choc gagnait les prêts à effet de levier, les obligations à haut rendement ou les actions.
La BCE souligne trois fragilités : faible liquidité des actifs, valorisations moins transparentes que sur les marchés cotés et interconnexions avec d'autres acteurs financiers. Dans les fonds ouverts ou semi-ouverts, un écart trop important entre la liquidité des actifs et celle offerte aux investisseurs peut amplifier un stress si des ventes forcées deviennent nécessaires.
Le FMI estime pour sa part l'univers mondial du direct lending à environ 2 000 milliards de dollars. Environ 15 %, soit près de 300 milliards, seraient logés dans des structures semi-liquides permettant des rachats. Pour l'institution, les plafonds de sortie contribuent actuellement à contenir le risque systémique. Cette appréciation pourrait changer si une part beaucoup plus importante du secteur devenait rachetable.
L'Asie-Pacifique suit une trajectoire différente
La comparaison avec l'Asie évite de généraliser les tensions américaines à l'ensemble du marché. The Straits Times rapportait fin août que le crédit privé continuait de se développer en Asie-Pacifique, où les fonds sont plus souvent fermés et moins exposés aux sociétés de logiciels. Great Eastern a investi environ 100 millions de dollars dans le premier fonds de crédit privé de Granite Asia, dont la collecte a dépassé son objectif de 500 millions de dollars. Moody's, cité par le journal, anticipait néanmoins un ralentissement de la collecte régionale en raison de l'incertitude économique, des tensions géopolitiques et de taux élevés.
À Hong Kong, le régulateur a parallèlement durci les exigences applicables à certains fonds exposés aux marchés privés. Les fonds autorisés dont au moins 50 % de la valeur liquidative est exposée directement ou indirectement à des actifs privés doivent être reclassés comme produits complexes. La Securities and Futures Commission invoque notamment le manque de transparence, la faible liquidité, les difficultés de valorisation et le risque de crédit. L'enjeu asiatique porte ainsi davantage, pour l'instant, sur la structure et la distribution des produits que sur une file d'attente massive de rachats.
Des sources convergentes, avec des intérêts à distinguer
Reuters s'appuie principalement sur les dépôts réglementaires américains et distingue demandes brutes, reliquats et sorties nettes. Le Financial Times met l'accent sur l'apaisement des tensions chez les investisseurs fortunés tout en restant prudent sur sa durée. La BCE et le FMI analysent surtout les risques de stabilité financière. The Straits Times et le South China Morning Post montrent qu'en Asie, la structure plus souvent fermée des fonds et la réglementation de leur distribution modifient la nature du risque.
Aucun conflit d'intérêts manifeste n'apparaît dans le traitement éditorial de Reuters, du Financial Times, de la BCE, du FMI, du South China Morning Post ou de The Straits Times. Plusieurs chiffres essentiels proviennent en revanche directement des gestionnaires. Les déclarations d'Ares, Apollo, Blackstone, BlackRock et Morgan Stanley sur la solidité des portefeuilles, la satisfaction future des demandes ou la normalisation des flux doivent donc être lues comme des informations d'émetteurs, même lorsqu'elles figurent dans des dépôts réglementaires. Les estimations d'analystes sont identifiées comme telles lorsqu'elles servent à interpréter les données.
De l'investisseur à l'entreprise : le canal de transmission
Les tensions de rachat peuvent se transmettre à l'économie réelle en plusieurs étapes : un investisseur demande à sortir, le fonds protège sa liquidité, puis peut devenir plus sélectif dans ses nouveaux prêts. Les entreprises emprunteuses peuvent alors faire face à des volumes de crédit plus faibles, des marges plus élevées ou des clauses plus strictes. Cette transmission reste toutefois un risque potentiel : les données disponibles ne montrent pas à ce stade une contraction généralisée du crédit privé provoquée par les demandes de rachat.
Reuters relève même un contraste avec le marché institutionnel. Alors que certains véhicules destinés à la clientèle fortunée ont subi des sorties, la collecte institutionnelle mondiale de crédit privé avait atteint 33 milliards de dollars au troisième trimestre au 25 août, après un rebond au deuxième trimestre, selon Goldman Sachs. Plus de 85 % des actifs du secteur seraient détenus dans des fonds institutionnels. Les tensions de rachat observées restent donc concentrées dans certains véhicules semi-liquides, sans mouvement équivalent démontré dans l'ensemble du crédit privé institutionnel.
Le prochain test sera moins le taux brut de demandes que trois indicateurs : le volume de nouvelles demandes nettes, la vitesse de résorption des files d'attente et l'évolution des valorisations des emprunteurs. Si ces trois mesures s'améliorent simultanément, l'hypothèse d'une normalisation deviendra plus solide. Pour l'instant, les données du troisième trimestre signalent un apaisement mesurable, mais pas encore un retour complet à la situation antérieure aux tensions de 2026.
FAQ
Pourquoi 13 % de demandes de rachat ne signifie-t-il pas 13 % de sorties ?
Parce que les véhicules concernés plafonnent généralement les rachats autour de 5 % par trimestre. La partie non exécutée peut être resoumise lors d'une fenêtre suivante. Le taux de demandes mesure donc une intention de sortie, pas le flux de cash effectivement payé.
Les demandes diminuent-elles réellement ?
Oui chez plusieurs grands fonds au troisième trimestre, mais une part importante reste composée de demandes antérieures. Chez Ares, les nouvelles demandes nettes représentent environ 3 % de la valeur liquidative selon le fonds, bien moins que le taux brut de 13,1 %.
Le crédit privé menace-t-il actuellement la stabilité financière ?
La BCE et le FMI ne décrivent pas un risque systémique immédiat. Ils surveillent toutefois le décalage de liquidité, l'opacité des valorisations, l'endettement et les liens avec assureurs, fonds de pension et marchés du crédit coté.
- Financial Times — Private credit turmoil eases as investor withdrawals slow, 27 septembre 2026
- SEC / Ares Strategic Income Fund — 3Q26 Tender Offer Update, 24 septembre 2026
- Reuters via Boursorama — Les demandes de retrait du fonds de crédit privé Ares diminuent légèrement, 24 septembre 2026
- Reuters via Investing.com — Apollo private credit fund redemption requests ease in third quarter, 22 septembre 2026
- Reuters — BlackRock private credit fund redemption requests ease in third quarter, 11 septembre 2026
- Reuters — Morgan Stanley private credit fund redemption requests remain elevated, 18 septembre 2026
- Reuters — Private credit roundup: software marks and Blackstone's backlog of redemptions, 4 septembre 2026
- Banque centrale européenne — Stress in global private credit markets and its implications for euro area financial stability, mai 2026
- FMI — Global Financial Stability Report press briefing, 15 avril 2026
- The Straits Times — Great Eastern invests in Granite Asia private credit fund, 26 août 2026
- South China Morning Post — Hong Kong regulator reclassifies certain funds with exposure to private markets, 3 septembre 2026