CXMT et YMTC gagnent du terrain sur le marché mondial de la mémoire

Par Julien Mercier

il y a 3 jours


Complexe chinois de fabrication de mémoires électroniques au lever du jour, avec salles blanches, tranches de silicium et centre de données distant.
Production de mémoires électroniques en Chine, entre expansion industrielle, demande liée à l’IA et contraintes de fabrication. Nezna/généré par IA
En bref
  • CXMT est devenue en 2025 le quatrième fournisseur mondial de mémoire vive dynamique (DRAM), avec 7,7 % du marché selon son prospectus repris par Reuters.
  • YMTC a atteint 13 % des revenus mondiaux de la mémoire flash NAND au premier trimestre 2026, contre 8 % un an auparavant selon Counterpoint.
  • Une offre contrainte donne aux fabricants chinois davantage de pouvoir commercial, mais plusieurs contrats, prix et projets d’usines reposent sur des sources anonymes.
  • Leur progression ne supprime pas les écarts dans la HBM avancée, la lithographie, les rendements et la qualification industrielle.

ChangXin Memory Technologies (CXMT) est devenue en 2025 le quatrième fournisseur mondial de mémoire vive dynamique (DRAM, Dynamic Random-Access Memory), avec une part de marché de 7,7 % selon son prospectus repris par Reuters. Yangtze Memory Technologies Corporation (YMTC) a porté sa part des revenus mondiaux de la mémoire flash NAND, une technologie non volatile utilisée pour le stockage, de 8 % à 13 % entre les premiers trimestres 2025 et 2026, selon Counterpoint Research.

Ces progressions ne signifient pas que les deux groupes ont rattrapé Samsung Electronics, SK Hynix ou Micron dans les technologies les plus avancées. Elles montrent néanmoins qu’ils disposent désormais de volumes, de clients et de ressources suffisants pour peser sur certaines négociations. Leur montée en puissance vient de leurs progrès industriels, mais aussi d’un déséquilibre mondial entre l’offre de mémoire et les besoins des centres de données liés à l’intelligence artificielle.

Des parts de marché en forte progression

Counterpoint, cité par Seoul Economic Daily, estimait la part de CXMT à 8 % des revenus mondiaux de la DRAM au premier trimestre 2026, contre environ 3 % un an auparavant. Samsung restait premier avec 38 %, devant SK Hynix à 29 % et Micron à 22 %.

Dans la NAND, Counterpoint attribuait 29 % des revenus à Samsung, 18 % à SK Hynix et Solidigm, et 14 % à Kioxia. YMTC, Micron et SanDisk se situaient autour de 13 %.

Ces indicateurs mesurent les revenus, pas nécessairement les volumes. Une part de marché peut augmenter sous l’effet des prix sans progression équivalente des livraisons. La capacité exprimée en tranches de silicium dépend aussi de la taille des puces, de leur densité et du rendement.

Counterpoint et TrendForce utilisent des périmètres différents

Counterpoint estime que le marché mondial de la NAND a atteint 46 milliards de dollars au premier trimestre 2026, soit près du double du trimestre précédent et 3,5 fois le niveau observé un an auparavant. Une publication distincte du cabinet consacrée aux parts de marché attribue 13 % des revenus à YMTC.

TrendForce évalue à plus de 38,9 milliards de dollars les revenus cumulés des cinq groupes qu’il suit, en hausse de 83,7 % sur un trimestre. Son tableau couvre Samsung, SK Hynix et Solidigm, Kioxia, Micron et SanDisk, sans intégrer YMTC.

Les pages publiques des deux cabinets ne détaillent pas suffisamment leurs méthodes pour expliquer cet écart. Leurs résultats ne doivent donc pas être additionnés ou comparés ligne à ligne. Ils convergent néanmoins sur deux tendances : une forte hausse des prix et un rôle croissant du stockage destiné aux serveurs d’IA.

L’IA stimule aussi les mémoires courantes

Les accélérateurs d’intelligence artificielle utilisent de la mémoire à haute bande passante (HBM, High-Bandwidth Memory), intégrée à proximité immédiate des accélérateurs. Les centres de données ont aussi besoin de DRAM pour leurs serveurs et de grandes capacités NAND pour des SSD (Solid-State Drives), des supports de stockage à mémoire flash.

Counterpoint estime que les SSD d’entreprise représentaient 43 % des revenus de la NAND au premier trimestre 2026 et prévoit qu’ils pourraient dépasser 60 % avant la fin de l’année. Cette dernière valeur reste une projection. TrendForce relie aussi la croissance aux commandes des fournisseurs cloud et à une pénurie de disques durs traditionnels, qui déplace certains achats vers les SSD.

Samsung, SK Hynix et Micron consacrent parallèlement davantage de capacités à la HBM et aux produits les plus rentables. Ce choix laisse plus d’espace à CXMT et YMTC dans les mémoires DDR4 et DDR5, les produits mobiles et certaines catégories de NAND.

Un pouvoir tarifaire réel, mais difficile à généraliser

Une enquête de Reuters publiée le 24 juillet 2026 décrit un changement du rapport de force entre les fabricants chinois et leurs principaux clients. L’agence indique avoir interrogé plus d’une douzaine de dirigeants, ingénieurs, fournisseurs et responsables américains, tout en examinant une cinquantaine de documents chinois.

Selon trois sources anonymes citées par Reuters, CXMT aurait conclu avec ByteDance un accord de cinq ans supérieur à 7 milliards de dollars. Un autre contrat, évalué à environ 3 milliards de dollars, aurait été signé avec Tencent. Les entreprises concernées n’ont pas confirmé publiquement ces montants.

Reuters rapporte également que certains modules DDR5 pour serveurs de 64 gigaoctets auraient été facturés par CXMT à un prix supérieur à celui d’un produit Samsung comparable évalué autour de 1 240 dollars l’unité. Le prix exact de CXMT, les volumes, les garanties et les spécifications complètes n’ont pas été publiés.

Cette comparaison ponctuelle montre qu’un fournisseur chinois peut obtenir de meilleures conditions lorsque l’offre est contrainte. Elle ne prouve pas que CXMT est généralement plus chère que Samsung. La disponibilité immédiate, la validation préalable par les clients locaux et l’accès aux acheteurs chinois peuvent peser autant que les performances techniques.

Ingénieurs examinant des modules DDR5, des puces NAND et des empilements HBM sur des bancs de test dans un laboratoire de mémoire électronique.
Qualification de mémoires DDR5, NAND et HBM selon leurs performances, leur consommation et leur fiabilité. Nezna/généré par IA

Des cadrages différents selon les sources

Les sources consultées décrivent des progrès similaires, mais ne leur donnent pas le même sens. Reuters insiste sur le pouvoir commercial de CXMT et YMTC, les financements publics chinois et les effets des restrictions américaines. Son enquête est détaillée, mais plusieurs informations sensibles reposent sur des interlocuteurs anonymes. Seoul Economic Daily présente surtout la progression chinoise comme un risque pour Samsung et SK Hynix, avec un traitement centré sur les intérêts industriels coréens.

Counterpoint, TrendForce et Yole Group privilégient les parts de marché, les cycles de prix et les équipements. Ces cabinets vendent aussi des études et du conseil : leurs publications gratuites fournissent des indicateurs pertinents sans toujours dévoiler une méthodologie entièrement reproductible.

Le prospectus officiel de CXMT, publié par la Bourse de Shanghai, constitue une source réglementaire directe, mais reste un document préparé par l’entreprise pendant une levée de capitaux. Il expose ses objectifs d’expansion et les risques associés. Selon Reuters, Micron demande parallèlement des restrictions supplémentaires visant ses concurrents chinois, une position à examiner en tenant compte de son intérêt commercial.

Le marché intérieur soutient la montée en production

CXMT et YMTC ont reçu des financements du Fonds national chinois pour les circuits intégrés, souvent appelé Big Fund, ainsi que de collectivités locales. Ces capitaux ont permis de construire des usines et de financer la recherche, sans garantir des rendements élevés, une faible consommation ou une fiabilité durable.

Selon Reuters, les autorités chinoises auraient demandé aux deux groupes de servir en priorité les acheteurs nationaux, tandis que certaines entreprises publiques limiteraient leurs achats étrangers. Ces affirmations reposent sur des sources anonymes et aucune directive publique établissant une interdiction générale n’est citée. Il est donc plus précis de parler d’une préférence en faveur des fournisseurs nationaux.

Selon son prospectus, le chiffre d’affaires de CXMT a atteint 61,8 milliards de yuans en 2025, puis 50,8 milliards au premier trimestre 2026, en hausse de 719,1 % sur un an. Une part importante de cette progression vient toutefois de l’augmentation des prix de la DRAM.

CXMT a levé 57,92 milliards de yuans, soit environ 8,6 milliards de dollars au taux cité par Reuters, lors de son introduction sur le STAR Market, le compartiment technologique de la Bourse de Shanghai. Ces ressources doivent financer les capacités, les procédés et la recherche, sans garantir le calendrier ni les rendements des nouvelles lignes.

La HBM reste la principale limite technologique

CXMT développe de la HBM, mais Reuters estime, sur la base de cinq sources, que ses produits restent environ deux générations derrière ceux de SK Hynix, Samsung et Micron. Aucun résultat public complet de qualification ne permet de mesurer précisément cet écart.

La HBM exige l’empilement de plusieurs puces, des interconnexions verticales, une encapsulation avancée et une bonne maîtrise thermique. Elle doit ensuite être qualifiée avec un accélérateur précis. Un prototype ou une annonce de production ne garantit donc ni des volumes élevés, ni une consommation compétitive, ni une fiabilité adaptée aux centres de données.

Les équipements progressent, sauf en lithographie

Yole Group estime que la part des équipements chinois dans les usines nationales de semi-conducteurs est passée de 8 % en 2021 à 23,2 % en 2025. Le cabinet prévoit 39 % en 2030, mais cette valeur reste une projection dépendant de la qualification des machines locales.

Les fournisseurs chinois avancent dans la gravure plasma, le dépôt de couches, le polissage, le nettoyage et l’amincissement des tranches. La lithographie reste leur principale faiblesse. CXMT et YMTC utilisent encore des équipements de lithographie en ultraviolet profond (DUV, Deep Ultraviolet), notamment fournis par ASML.

Samsung, SK Hynix et Micron disposent de systèmes de lithographie en ultraviolet extrême (EUV, Extreme Ultraviolet) pour certaines étapes avancées. Les systèmes EUV d’ASML ne sont pas exportés vers la Chine. Des procédés DUV multipliant les étapes permettent de poursuivre la miniaturisation, mais augmentent la complexité, les coûts et le risque de défauts.

Une expansion qui pourrait retourner le cycle

Reuters rapporte que CXMT construit des usines à Shanghai et Hefei et étudie un troisième projet. Selon trois sources anonymes, l’ensemble pourrait porter sa capacité au-delà de 600 000 tranches par mois, contre environ 300 000 actuellement. YMTC préparerait également de nouvelles unités. Tous les calendriers et volumes n’ont pas été confirmés publiquement.

Une capacité annoncée n’équivaut pas à une production disponible : la construction, l’installation des équipements, l’amélioration des rendements et la qualification des produits peuvent prendre plusieurs années.

Si ces projets aboutissent, ils pourraient détendre le marché à partir de 2027. Ils pourraient aussi recréer une surcapacité, faire baisser les prix et diminuer le pouvoir commercial acquis dans un marché sous tension. L’industrie de la mémoire alterne régulièrement entre offre contrainte et excès de production.

Un nouvel équilibre, pas encore un changement de leadership

Pour les fabricants de serveurs, de PC et de smartphones, l’arrivée de fournisseurs supplémentaires peut diversifier les achats, à condition que les composants répondent aux besoins de compatibilité, de consommation, de fiabilité et de durée de support.

CXMT et YMTC ont changé d’échelle sans renverser la hiérarchie technologique. Leur influence repose sur leurs progrès industriels, le soutien chinois et le déséquilibre actuel entre l’offre et la demande. Sa durabilité devra être évaluée à partir des rendements, des qualifications indépendantes, de l’efficacité énergétique et de la mise en service effective des nouvelles usines, plutôt qu’à partir des seules annonces de capacités ou de contrats.

Lexique

CXMT
ChangXin Memory Technologies, principal acteur chinois de la mémoire DRAM.
YMTC
Yangtze Memory Technologies Corporation, principal acteur chinois de la mémoire flash NAND.
DRAM
Dynamic Random-Access Memory, mémoire vive rapide et volatile utilisée dans les serveurs, ordinateurs et smartphones.
NAND
Technologie de mémoire flash non volatile utilisée principalement dans les SSD et le stockage mobile.
HBM
High-Bandwidth Memory, mémoire à haute bande passante composée de plusieurs puces empilées près d’un accélérateur.
DDR4 et DDR5
Quatrième et cinquième générations de la famille DDR SDRAM, utilisées comme mémoire vive dans les serveurs, ordinateurs et autres équipements.
SSD
Solid-State Drive, support de stockage utilisant principalement de la mémoire flash NAND.
DUV
Deep Ultraviolet, lithographie en ultraviolet profond utilisée pour imprimer les circuits sur le silicium.
EUV
Extreme Ultraviolet, lithographie en ultraviolet extrême utilisée pour certaines étapes de fabrication très fines.
Rendement
Proportion de puces fonctionnelles obtenues sur une tranche de silicium après fabrication.

FAQ

Pourquoi l’IA augmente-t-elle la demande de mémoire classique ?

Les accélérateurs utilisent de la HBM, mais les serveurs ont aussi besoin de DRAM système et de SSD de grande capacité. L’entraînement, l’inférence et le stockage sollicitent donc plusieurs catégories de mémoire.

CXMT et YMTC ont-elles rattrapé les leaders coréens et américains ?

Non sur l’ensemble des technologies. Elles gagnent rapidement des parts dans la DRAM et la NAND, mais restent en retrait dans la HBM avancée, la lithographie et certaines étapes de fabrication.

Leur expansion fera-t-elle baisser les prix ?

Une augmentation effective de la production pourrait détendre le marché à partir de 2027, mais aussi provoquer une nouvelle surcapacité. À court terme, une offre contrainte renforce au contraire le pouvoir des fournisseurs.