Paiements BRICS : UPI et Pix face à la dépendance à SWIFT

Par Léo Piquemal

il y a une heure


Flux de paiements internationaux reliant plusieurs pôles économiques via des réseaux numériques parallèles, illustrant l'essor d'UPI, Pix et des alternatives à SWIFT.
Des flux numériques relient plusieurs pôles économiques alors que les systèmes de paiement nationaux cherchent à s'interconnecter. Nezna/généré par IA.
En bref
  • La déclaration de New Delhi confirme des travaux sur l'interopérabilité des canaux de paiement et de messagerie des BRICS et sur les règlements en monnaies locales.
  • UPI et Pix ont atteint une échelle domestique massive, mais leurs usages transfrontaliers restent encore limités.
  • Des rails alternatifs pourraient réduire certains coûts et certains leviers de sanctions, sans supprimer l'exposition au dollar, aux banques correspondantes ou aux sanctions secondaires.
  • Une partie des flux pourrait devenir moins visible depuis les infrastructures occidentales, sans disparaître des statistiques douanières, portuaires, bancaires ou commerciales.

Le sommet des BRICS de New Delhi des 12 et 13 septembre 2026 a donné un contenu plus précis à un débat souvent résumé par le mot « dédollarisation ». Le paragraphe 90 de la déclaration commune ne crée ni monnaie commune ni « SWIFT des BRICS ». Il demande au BRICS Payment Task Force de poursuivre les travaux sur des mécanismes transfrontaliers rapides, peu coûteux, accessibles, efficaces, transparents et sûrs, fondés notamment sur l'interopérabilité des canaux de paiement et de messagerie et sur les règlements en monnaies locales.

Un système de paiement, un réseau de cartes, une messagerie bancaire et une monnaie de règlement sont quatre couches différentes. UPI ou Pix peuvent réduire la dépendance aux cartes pour certaines transactions ; une messagerie alternative peut réduire celle à SWIFT. Mais le règlement, les banques participantes et les devises utilisées restent déterminants.

UPI et Pix ont déjà changé l'échelle des paiements domestiques

Selon le Financial Times, les systèmes de paiement instantané des économies des BRICS ont traité plus de 10 000 milliards de dollars au cours des dix-huit derniers mois. UPI compte plus de 550 millions d'utilisateurs et Pix plus de 170 millions. Le journal indique que Pix a traité plus de 6 800 milliards de dollars en 2025, tandis qu'UPI a traité environ 3 400 milliards de dollars sur l'exercice indien achevé en mars 2026.

En Inde, la progression est spectaculaire : les données publiques reprises par les autorités indiennes montrent que la valeur annuelle des transactions UPI est passée d'environ 0,07 lakh crore de roupies en 2016-2017 à près de 314 lakh crore en 2025-2026. En août 2026, UPI a traité environ 30 000 milliards de roupies, soit près de 315 milliards de dollars au taux de change utilisé par le Financial Times.

Cette taille domestique ne doit toutefois pas être confondue avec une internationalisation déjà accomplie. Le Financial Times souligne qu'une part infime des transactions UPI franchit aujourd'hui les frontières. Les BRICS travaillent donc encore à des passerelles entre systèmes existants, pas à un remplacement déjà opérationnel de l'architecture mondiale.

Face à eux, SWIFT reste une infrastructure mondiale

SWIFT indique connecter plus de 11 500 banques, institutions financières et grandes entreprises dans plus de 200 pays et territoires. Son réseau couvre plus de 40 000 routes de paiement possibles et transmet une valeur équivalente au PIB mondial environ tous les trois jours. Son rapport annuel 2024 comptabilise 13,4 milliards de messages FIN sur l'année, soit une moyenne de 53,3 millions par jour. Ces messages ne correspondent pas tous à des paiements : ils comprennent aussi notamment des opérations sur titres et de trésorerie.

Ces ordres de grandeur montrent que le débat ne porte pas sur un remplacement rapide de SWIFT, mais sur l'émergence de voies supplémentaires capables de traiter une part croissante des échanges. SWIFT lui-même évolue : en juillet 2026, il a annoncé qu'un registre fondé sur la blockchain était prêt pour des pilotes de paiements transfrontaliers tokenisés avec 17 banques de six continents.

L'Europe elle-même cherche des passerelles avec UPI et Pix

Le développement de ces réseaux ne correspond donc pas à une ligne simple « BRICS contre Occident ». La Banque centrale européenne travaille sur une connexion entre TIPS, son infrastructure de paiements instantanés, et UPI. Un pilote est prévu au premier semestre 2027. Au Brésil, Folha de S.Paulo a confirmé que la banque centrale brésilienne et l'Eurosystème étudient aussi une connexion entre Pix et TIPS ; les analyses juridiques, techniques, opérationnelles et de sécurité sont encore préliminaires, avec un éventuel pilote envisagé pour juin 2028.

Pour les ménages et les entreprises, l'enjeu initial est concret. Une liaison directe entre systèmes domestiques peut réduire le nombre d'intermédiaires, accélérer le règlement et diminuer certains frais. Pour une PME, recevoir plus vite un paiement réduit le besoin de trésorerie. Pour un travailleur migrant, quelques points de frais en moins augmentent directement la somme reçue par sa famille. Pour un voyageur, une connexion entre systèmes peut permettre de payer depuis son compte bancaire sans utiliser une carte internationale.

Réseaux financiers parallèles reliant banques, PME, voyageurs et ports, avec certains flux contournant un grand nœud financier central traditionnel.
Des réseaux interconnectés pourraient multiplier les chemins disponibles pour régler une transaction internationale, sans supprimer les contraintes de change, de conformité ou de juridiction. Nezna/généré par IA.

La Russie montre ce que signifie perdre l'accès à plusieurs réseaux

La Russie fournit le cas le plus concret de cette dépendance. Visa et Mastercard ont suspendu leurs opérations dans le pays en mars 2022. Les cartes émises par des banques russes ont continué à fonctionner sur le territoire grâce à l'infrastructure nationale, mais elles ont cessé de fonctionner sur les réseaux internationaux concernés à l'étranger. Plusieurs grandes banques russes ont parallèlement été déconnectées de SWIFT dans le cadre des sanctions européennes.

SWIFT ne transfère pas lui-même les fonds : il transmet des messages standardisés entre institutions financières. Le règlement s'effectue ensuite via les comptes des banques, souvent à travers des banques correspondantes. Remplacer SWIFT ne suffit donc pas, à lui seul, à neutraliser une sanction visant une banque, ses avoirs ou l'accès au dollar.

Dans ce contexte, Moscou cherche à multiplier les voies alternatives. Interfax a rapporté le 11 septembre que le Russian Direct Investment Fund, BRICS Pay et BRICS Pay India avaient convenu de développer des paiements transfrontaliers et de préparer des projets pilotes en Inde. Le communiqué cité parle d'une infrastructure « technologiquement indépendante ». Cette qualification émane cependant d'acteurs directement engagés dans le projet : elle décrit un objectif et non une autonomie déjà démontrée.

CGTN rapporte également que le Kremlin affirme qu'environ 90 % des paiements et transactions de la Russie avec les pays BRICS sont désormais effectués en monnaies nationales. Ce chiffre est une déclaration officielle russe et n'a pas été vérifié indépendamment dans les sources consultées.

Sortir de SWIFT peut aussi modifier la visibilité sur les flux

La centralité d'une infrastructure financière procure aussi un avantage informationnel. SWIFT explique que ses outils d'analyse exploitent les données de messages pour cartographier les relations de correspondance bancaire, identifier des variations inhabituelles et soutenir les contrôles KYC, anti-blanchiment et de sanctions. Ses statistiques servent également à mesurer l'utilisation internationale de certaines monnaies.

Les États-Unis n'ont toutefois pas accès librement à toutes les données SWIFT. Dans le cadre du Terrorist Finance Tracking Program conclu avec l'Union européenne, le Trésor américain peut obtenir certaines données dans un cadre juridique défini pour la prévention et l'enquête sur le terrorisme et son financement. SWIFT précise que ces demandes sont ciblées, contrôlées et auditées.

Si des transactions entre la Russie, l'Inde, la Chine, le Brésil ou des économies du Golfe utilisent à terme une messagerie, des banques de règlement et des devises extérieures aux infrastructures occidentales, ces opérations ne produiront plus les mêmes données dans SWIFT ou chez les banques correspondantes occidentales. Les indicateurs fondés sur ces réseaux pourraient donc devenir moins représentatifs d'une partie des flux mondiaux.

Cela ne ferait pas disparaître les statistiques commerciales officielles. Les données douanières reposent sur les importations et exportations déclarées, non sur SWIFT. Ports, manifestes de fret, bilans bancaires, réserves de change, statistiques miroir, consommation d'énergie ou imagerie satellitaire offrent d'autres moyens d'estimer l'activité. Ce qui pourrait diminuer est surtout la granularité et la rapidité de certaines informations financières disponibles depuis les infrastructures dominantes.

Point incertain : aucune source publique consultée ne chiffre la part des transactions qui pourrait réellement quitter SWIFT ni la perte d'information qui en résulterait pour les États-Unis ou l'Europe. Il n'est pas établi non plus que réduire cette visibilité soit un objectif officiel commun des BRICS. Il s'agit d'une conséquence possible d'une architecture plus fragmentée, pas d'un effet déjà mesuré.

Une alternative technique ne supprime pas les sanctions

Une infrastructure parallèle pourrait réduire le coût d'une exclusion de certains réseaux. Un exportateur russe payé par un acheteur indien pourrait, par exemple, conserver davantage d'options si le paiement utilise des banques, une messagerie et des devises compatibles hors des infrastructures sanctionnées.

Mais l'autonomie réelle suppose une chaîne complète : messagerie, règlement, liquidité, marché des changes, banques participantes, assureurs et contreparties. Les sanctions secondaires peuvent aussi dissuader une banque étrangère de traiter avec une entité visée si elle souhaite conserver son accès au marché américain. Une alternative à SWIFT réduit donc potentiellement un point de dépendance sans supprimer l'ensemble du pouvoir de coercition.

Le principal obstacle est aussi monétaire

Les monnaies des BRICS ne sont pas interchangeables comme des dollars négociés sur un marché mondial profond et liquide. Certaines sont fortement contrôlées, d'autres librement négociées. Les déséquilibres commerciaux créent aussi des stocks de devises difficiles à réutiliser.

Le commerce Russie-Inde illustre ce problème : l'Inde achète beaucoup plus à la Russie qu'elle ne lui vend. Si une grande partie des transactions est réglée en roupies, Moscou peut accumuler une monnaie qu'il ne peut pas facilement employer pour acheter autant de biens indiens. Il faut alors convertir, investir ou trouver d'autres partenaires prêts à accepter ces roupies. Le dollar conserve dans ce cas une fonction utile de monnaie intermédiaire liquide.

Des cadrages différents selon les régions

Les sources consultées convergent sur les travaux d'interconnexion, mais divergent sur leur finalité principale. La déclaration de New Delhi insiste sur l'efficacité, le coût et la sécurité des paiements. The Indian Express souligne le pragmatisme indien et l'absence de soutien à une monnaie commune. Le Financial Times met davantage l'accent sur les contraintes de convertibilité et les déséquilibres commerciaux, tandis que Folha de S.Paulo montre que Pix cherche aussi des connexions avec l'Europe.

CGTN présente l'interopérabilité comme un outil de diversification financière ; Interfax met en avant l'intérêt russe pour BRICS Pay dans un contexte de sanctions ; Al Jazeera relie également les discussions aux sanctions visant la Russie et l'Iran tout en soulignant que les BRICS ne poursuivent pas nécessairement un remplacement du dollar.

Deux intérêts éditoriaux doivent être explicités. CGTN est un média public chinois et son cadrage s'inscrit dans le discours officiel de Pékin sur un ordre financier plus multipolaire. Le RDIF cité par Interfax est directement partie au développement de BRICS Pay : ses affirmations sur l'indépendance technologique décrivent donc un objectif de promoteur. Les autres sources mettent, selon leur angle éditorial, davantage l'accent sur la place du dollar, les sanctions, la convertibilité ou les gains d'efficacité. Leur croisement permet de distinguer les faits communs des interprétations.

Vers un rééquilibrage plutôt qu'un remplacement

À court terme, l'effet le plus tangible de ces passerelles serait probablement plus banal que la géopolitique : paiements plus rapides, frais potentiellement réduits et davantage d'options pour les PME, voyageurs et diasporas. À moyen terme, les États et les entreprises pourraient disposer de canaux supplémentaires lorsqu'un réseau international est perturbé ou politiquement restreint.

À plus long terme, si une part significative du commerce pouvait être réglée par des infrastructures moins dépendantes des réseaux occidentaux dominants, le pouvoir financier serait davantage réparti entre plusieurs systèmes. Certains leviers de sanctions pourraient devenir moins absolus et une partie de l'avantage informationnel associé aux infrastructures dominantes pourrait diminuer.

Le sommet de New Delhi ne marque donc pas la naissance d'un nouveau système financier mondial. Il formalise une étape : transformer des infrastructures nationales déjà puissantes en réseaux capables de communiquer entre eux. L'ampleur du changement dépendra des pilotes, de la liquidité entre monnaies et de l'adoption réelle par les banques et les entreprises.

FAQ

Les BRICS ont-ils créé une alternative opérationnelle à SWIFT ?

Non. La déclaration de New Delhi confirme des travaux sur l'interopérabilité des paiements et de la messagerie, mais aucun réseau unique ne remplace aujourd'hui SWIFT dans l'ensemble du groupe.

Une alternative à SWIFT permettrait-elle de contourner les sanctions américaines ?

Elle pourrait réduire une dépendance technique, mais pas supprimer toutes les sanctions. Banques, devises, actifs, assureurs et contreparties peuvent être visés séparément, tandis que les sanctions secondaires restent un levier important.

Les États-Unis perdraient-ils toute visibilité sur ces échanges ?

Non. Certains flux hors SWIFT et hors banques occidentales seraient moins visibles par ces canaux, mais les statistiques douanières, portuaires, bancaires et commerciales resteraient disponibles. L'ampleur d'une éventuelle perte de visibilité n'est pas quantifiable à ce stade.